L’Erreur du Monde

• DÉFI SABLIER #1 • (5)

Noir.

Il n’y avait que cela. L’obscurité.

Sa poitrine se souleva difficilement. Un feu lui brûlait de l’intérieur, hachant durement ses poumons. Elle cracha. Hurla. Elle voulait qu’on l’entende. Qu’on la tire de ce cauchemar. Elle s’agita, se débattit, malgré la douleur qui irradiait sur ses membres. Puis une pensée d’horreur lui vint, l’immobilisant. L’air manquait.

Lentement, elle brandit ses bras au-dessus d’elle. Il lui fallait trouver de l’air libre. Et vite.

Dut bout de ses doigts, elle sentit l’amas qui lui bloquait la lumière du jour. Se redressant légèrement, elle poussa. Les matériaux écorchèrent sa peau à plusieurs reprises mais elle n’y prit pas garde. Seul comptait à présent de recouvrir à la liberté.

Une liberté qui se dévoila bien pire.

Les planches et briques cascadèrent tandis que peu à peu, un trou se formait. D’un soupir de soulagement, la jeune fille se hissa au dehors et s’arrêta quelques instants pour reprendre son souffle. Elle cligna plusieurs fois les paupières pour rechercher une once de lumière. Qu’elle ne trouva pas.

La nuit, devina-t-elle. Combien d’heures avait-elle passés, au-dessous de l’amas ? Pas une seule étoile n’apparut pourtant sur la voûte céleste. Au lieu de quoi, d’épais nuages la surplombaient, menaçants.

Quelque chose voltigea pour se poser avec délicatesse sur sa main. Elle tressaillit et secoua le poignet à la légère brûlure qu’avait produit la goutte de pluie. Non, cela n’était pas possible : la pluie ne pouvait être brûlante. Un cri d’horreur lui échappa lorsqu’elle comprit enfin.

De la cendre.

Partout, telle une fine couche de neige, elle recouvrait le sinistre décor. L’adolescente se releva tandis que des rayons lunaires perçaient enfin l’épaisse brume. Elle aurait tout donné pour échapper au spectacle qui l’attendait.

Elle fit un pas chargé d’émotion. Des morceaux de verres lui coupaient la pointe de ses pieds nus, mais elle les repoussa courageusement. Soudain, une vision lui vint, forte. Elle leva une main à son crâne comme pour la soutenir tandis que des images passaient en accéléré sous ses yeux. Le rire de son père. Sa tasse favorite où un thé fumait. Le sourire éternel de son père. Puis la puissante déflagration. La force qui la repoussa loin de ses proches. Et le noir.

– Maman… murmura-t-elle.

Elle s’avança plus loin, les sens en alerte. L’angoisse lui comprima la poitrine et sans même qu’elle ne le sente, des larmes commencèrent à ruisseler sur ses joues. Elle accéléra le pas.

– Maman ! cria-t-elle presque à s’en briser la gorge. Où es-tu ? Papa !

Son vêtement s’accrocha à un objet. Elle tira mais le tissu résista, restant résolument ancré sur le clou. Plus fort, recula et parvint à se libérer. Le mouvement violent l’attira irrésistiblement au sol. Son coude heurta la terre en premier et elle se protégea le visage du mieux qu’elle put de ses bras. Elle respira. Expira. Puis leva la tête.

Une main. Accrochée à un bras. Raide. Froid. Inerte. A son bout, une bague.

– Non… souffla-t-elle.

Elle se jeta sur l’amas qui recouvrait le corps. Vivement, elle chassa pierre par pierre pour un découvrir un visage familier. Ses doigts caressèrent silencieusement la joue griffée et pâle de la femme. Dans un élan d’émotion, elle agrippa son bras de toutes ses forces.

– Mam…

Une larme chuta sur la paume puis une autre. Elle l’embrassa avec un mélange d’amour et de désespoir, un cri de détresse bloqué dans la gorge. Enfin, elle le poussa. Nuque brisée en direction du ciel, elle hurla sa peine.

A quelques mètres, elle retrouva également le corps de son père mais ne le dégagea pas de peur de ne découvrir qu’un corps brisé. La fatigue se fit lourde. La volonté de quitter ce mauvais rêve également. Elle tomba étendue aux côtés de sa mère tant aimée et l’observa quelques secondes. Je vais me réveiller, se répéta-t-elle. Je vais me réveiller.

A nouveau, elle sombra.

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Rien n’avait changé à son réveil. Rien que ce décor macabre, conséquence de massacres. Survivante, elle devait mener une nouvelle vie. Une vie à jamais loin des siens. Une vie de peine et de solitude.

La nuit était toujours présente. Elle marcha ce qui lui sembla être une bonne heure dans les rues désertes de la vaste ville. Parfois, elle appela, bien que sans grand espoir. Mais il n’y avait autre âme qui vive qu’elle-même. Tous avaient succombé.

Les étoiles éclairaient à présent son chemin, le vent ayant emporté les nuages. Elles furent ses seules compagnes de route. Son seul réconfort. Sa souffrance s’était à moitié envolée. Elle l’avait oubliée comme elle avait oublié tout le reste. Là, seule traversant les routes, elle ne ressemblait rien de plus qu’à un automate.

C’est alors qu’un journal s’envola pour s’accrocher à ses jambes. Une étincelle de lucidité perça la brume dans son esprit et elle le ramassa. Elle y lut la date du 11 juillet 2073.

Nous sommes une erreur ! disait un des titres en caractère gras. D’autres n’avaient rien de plus enthousiasmants. Changez d’aptitude ! La bombe P ne tardera à se déclencher.

Le bruit de papier qui se déchire résonna dans le silence pesant de la ville. Avec rage, l’adolescente poursuivit sa besogne. Bientôt, le journal ne fut plus qu’un petit tas de morceau que la brise ne tarda pas à éparpiller dans l’ombre. La colère grimpa tandis que le souvenir des dernières annonces refaisait surface.

Les gouvernements avaient menacé. S’ils ne réduisaient pas la consommation, le monde périrait. Et cela, par la faute de l’homme. Notre faute. Trop d’hommes peuplaient la terre, disaient-ils. Une bien petite terre pour contenir 12 milliards d’individus. Beaucoup, dès le début du siècle, parlaient de bombe P. Mais personne n’avait écouté. Personne n’avait rien voulu entendre. Cette bombe que formait toute la population devenait chaque année plus forte. Et un jour, elle exploserait.

– Il nous faut conserver cette planète, avait expliqué l’un des gouverneurs. Si nous ne trouvons d’autre moyen, il faudra se débarrasser des hommes.

Les exterminer. Tous. Et le travail avait déjà commencé.

Un son la tira du fil de ses pensées sombres. Un son humain. Son cœur s’accéléra et elle se précipita vers les sanglots.

Un fin rideau voltigeait dans le vent sourd. Derrière la fenêtre brisée, une petite pièce. Les pleurs muèrent en plaintes lourdes, plus insistantes. Les larmes brûlèrent la rétine de la jeune fille qui s’approcha furtivement. La détresse qu’exprimait les cris la touchaient en plein cœur. Mais aussi, l’espoir avait ravivé ses forces.

Une autre personne avait survécu.

Délicatement, elle souleva l’étoffe couverte de poussière. Une forme s’était recroquevillée dans un des coins de la pièce, les bras serrant étroitement ses genoux contre la poitrine. La tête enfouie se releva vivement à son entrée. Le visage ravagé par les larmes, la tristesse qu’affichait ses traits mua en de la surprise puis de la terreur. La jeune fille aux cheveux corbeaux et à la peau tout aussi foncée s’écarta avec peine.

– Je ne veux pas te faire de mal.

Elle s’immobilisa et le soulèvement de sa poitrine s’adoucit. Puis, son dos vacilla d’avant en arrière tandis qu’elle continua à pousser quelques cris étouffés. L’adolescente la rejoignit sur le sol couvert de gravats et de débris de bois. Leurs épaules se soutinrent et, ensemble, elles laissèrent échapper toute l’eau de leurs corps.

– Nous devons partir, prononça difficilement l’aînée tandis qu’enfin leurs larmes sa tarissaient.

Partir où ? lui souffla une voix. Une voix qui, elle le devina, faisait échos chez la jeune fille du sud. Pourtant, cette dernière se contenta d’acquiescer et elles s’appuyèrent l’une contre l’autre pour quitter les ruines.

– Comment t’appelles-tu ? questionna l’adolescente.

– Elia, gémit la cadette.

Son interlocutrice émit un pauvre sourire et la serra davantage contre elle. Une brise légère vint secouer ses mèches rousses.

– Appelle-moi Anaïs.

Leurs mains se joignirent, l’une cherchant le réconfort chez l’autre. Peau sombre contre peau claire. Et pourtant, rien ne pouvait davantage les rapprocher que leur statut de survivantes.

Quelques oiseaux s’envolèrent au-dessus de leurs têtes et elles observèrent leur ballet sans piper mot. D’autres espèces vivantes avaient également décidé d’aller à l’encontre de la fureur des circonstances. Contrairement à ce qu’il paraissait, le monde n’était pas mort. Mais l’erreur est toujours présente, pensa Anaïs. Nous sommes toujours présents.

De bonnes minutes suffirent à ce qu’elles quittent enfin la ville déserte. Soudain, le ciel se transforma. Une à une, les étoiles s’éteignirent et les couleurs s’adoucirent. Dans l’horizon, régnant sur la plaine sèche et froide, le soleil renaissait. Les premiers rayons vinrent caresser les membres engourdis des deux jeunes filles. Anaïs, paupières closes, l’accueillit avec émotion.

Étrangement, son cœur s’apaisa. Les violentes émotions s’évanouirent peu à peu comme un baume s’appliquant dans son esprit. En quelque instants, la nouvelle lumière l’avait elle aussi transformée. Son visage s’éclaira tandis qu’elle posa son regard sur Elia.

– Pourquoi existons-nous ? interrogea soudainement celle-ci, un rictus plaqué sur le visage. Qu’avons-nous fait ? Pourquoi vivre pour souffrir ?

– Je pense au contraire que la vie nous a été donné en cadeau, répondit simplement Anaïs.

Cette dernière afficha une mine stupéfaite et plaqua une main sur sa bouche. Les mots avaient jailli d’eux-mêmes. Doucement, ses doigts retombèrent le long de son corps. Et quoi, ces mots n’étaient-ils pas donc la vérité ?

– Alors pourquoi avoir lancé la bombe ? tenta de comprendre son interlocutrice, sourcils froncés. Pourquoi disent-ils que nous sommes une erreur ?

– Ils se trompent. Nous ne sommes pas l’erreur. Nous commettons l’erreur. Poser cette bombe en était une.

Les lèvres de la cadette se pincèrent et elle détourna le regard, à moitié satisfaite de la réponse.

– Et pourquoi sommes-nous vivantes tandis que tous ont péri ?

– Je ne pense pas que nous soyons les seuls. Mais à vrai dire, je ne sais comment ni pourquoi. Peut-être faisons-nous partie d’un nouveau plan que l’univers nous réserve.

Elles demeurèrent silencieuses un long moment, contemplant le paysage qui s’épanouissait peu à peu sous leurs yeux. Le vent avait emporté les dernières cendres et l’eau ruisselait déjà sur les terres pour les nourrir.

L’homme avait une fois de plus commis une erreur, comme il n’avait cessé de le faire depuis le début. Et pourtant, la terre renaissait. La terre pardonnait.

Enfin, le sourire fleurit sur les deux visages.

 

La Plume Messagère, 10 janvier 2018


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