Extrait II – L’Oiseau en Cage

L'Oiseau en cage
Chapitre I

Il n’avait jamais aimé ces regards. Ces iris emplis de rage ou ces pupilles vides, ignorantes. Tous semblaient fermement rivés sur lui, l’accusant d’une violence non exprimée. La honte le suppliait de se dissimuler derrière le rideau, callé au fond de son siège. Pourtant, il n’en fit rien – il voulait montrer au peuple qu’il n’était pas contre eux, mais avec eux.

Les sabots des chevaux claquaient sur les dalles inégales dans un rythme cadencé. Le balancement de la voiture calmait presque la nervosité de ses doigts qui, sans répit, pianotaient sur le bord de son vêtement. Un, deux. Un, deux, trois. Jethan inspira profondément et poursuivit sa contemplation des rues de la ville que la grisâtre ambiance ne pouvait impressionner[G1] .

C’était sans compter sur les hennissements qui lui percèrent les tympans.

La voiture pila net, le précipitant presque contre la banquette opposée. Jethan passa le bout de son nez au-dehors, où le chaos régnait. Les passants formaient un seul corps roide et arboraient des moues moqueuses. Un cercle s’étirait à l’avant du véhicule, accentuant la panique des bêtes que même les claquements de langue du cocher ne parvenaient à apaiser. Jethan pesta et bondit hors de son transport. Pour une fois, personne ne lui prêtait la moindre attention, accaparée par un tout autre spectacle.

Le jeune homme dépassa la foule en direction des cris apeurés d’une femme.

« Tu vas voir ce que j’en pense ! rugit une voix bourrue au-dessus des exclamations des spectateurs. J’en pense que tu vas me le payer chèrement[G2] . »

D’un geste maladroit, un homme à la carrure solide empoigna la chevelure de sa victime qui s’était jetée sous les roues du véhicule en branle, espérant y trouver la mort. Mais le cocher était adroit et avait su préserver son corps des roues infernales. Sa joue pâle contre la suie ne se redressa qu’avec peine. Des larmes coulaient sans retenue, mouillaient les pavés et le vêtement en lambeaux. Une robe blanche, symbole de prostitution.

Jethan considéra aussitôt la situation. Une sourde fureur le brûlait de l’intérieur : la foule n’agissait pas, se contentant de fixer la biche blessée avec dédain. Déjà, la main du rustre s’élevait pour s’abattre sur le visage ravagé par le désespoir. Puis un autre coup atteignit la femme au ventre. Et encore.

Jethan ne pouvait en voir plus – il s’élança.

« Catin ! » ricana l’ivrogne.

Profitant de cette courte pause, Jethan enroula ses bras autour du cou aussi large que celui d’un bœuf et serra. Les yeux de l’homme se révulsèrent avant qu’il ne soit à nouveau libéré.

« Vous êtes saoul ! hurla le jeune homme à son oreille. Laissez donc cette femme en paix. »

Le rustre tourna vers lui un regard rempli de rancune. Il ouvrit la bouche, lâchant son haleine pestilentielle aux alentours.

« Foutez-vous de vos propres affaires, fils d’Ogort. » 

Jethan ne répliqua pas. Il n’y avait rien à répondre à une telle insulte qui se partageait la vérité. Ils se toisèrent dangereusement. La nervosité se saisit à nouveau de ses doigts.

Puis, sans avertissement, le jeune homme lui infligea un puissant heurt. L’ivrogne tomba, inconscient.

La foule, dans sa froide immobilité, fixa la scène avec stupeur. Le jeune homme haletait, mais ce n’était pas de fatigue. Une colère sans envergure, que la passivité des spectateurs avait fait naître, abattit toute retenue :

« Incapables ! Cette femme était prête à se tuer, sans la moindre intervention de votre part pour la tirer d’affaire. Est-ce ainsi que vous souhaitez vivre ? »

Puis, il baissa la tête en direction du ventre blessé. Du sang tâchait peu à peu le vêtement laiteux. Une pensée de désolation saisit Jethan à la pensée de l’être, dissimulé dans le sein de sa mère, que le tombeau accueillerait bientôt dans sa glaciale embrassade. Il serra les poings pour se ressaisir.

« Nous n’avons pas à aider ces prostituées, persifla alors une vielle dame. Ce sont des filles du mal – comme vous, Ogort ! Vous parlez de vivre, mais que faites-vous sur le chemin de la mort ? »

A cette réplique, la foule cria son approbation. C’en était fait. Malgré tous ses efforts, l’évidence était là : il ne serait jamais le bienvenu.

Il ne demanda pas son reste et disparut au détour d’une ruelle.


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