Extrait I – L’Héritage d’un Monde

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Extrait CHAPITRE I

 

Pour la énième fois, la roue glissa sur le chemin chaotique, projetant presque la jeune fille hors de son siège. Dans un profond soupir, cette dernière se repositionna sur l’inconfortable banc et réarrangea les pans de sa robe d’un gris maussade. Par la fenêtre, elle remarqua les lueurs orangées du soleil couchant, derrière les hautes cimes des arbres. La route était longue, insoutenable. Où menait-elle ?

Face à elle, sa gouvernante assoupie ne semblait nullement dérangée par le voyage. Tout en elle clamait l’élégance et la féminité : un large chapeau fleuri masquait ses joues rebondies et poudrées ; sa tenue mauve parfaitement lacée et dépourvue de plis mettait en valeur ses boucles blondes aux doux reflets ; des verres cerclés d’or couronnaient son nez étroit. Le souvenir de leurs habituelles chamailleries remonta à l’esprit de l’adolescente qui refusait avec véhémence de porter le moindre corset – aucun besoin de préciser la désagréable impression de ce vêtement qui pompe l’air de votre poitrine. Cette fois, elle n’avait pas résisté. La douleur même qui la lancinait ne l’importait plus.

Elle se retourna et jeta un regard attristé vers les nombreuses lieues qui la séparaient à présent de sa maison. Elle pensa à sa douce amie qu’elle avait laissée derrière elle. Elle la vit à nouveau se ruer vers la voiture en marche, les bras comme tirés vers l’avant. Elle aurait alors voulu s’époumoner à l’appeler, courir la rejoindre et la prendre dans ses bras. Mais Dyane avait été brave : son pas avait ralenti jusqu’à rejoindre le portail de la demeure. Puis, la poussière soulevée par les puissants chevaux l’avait engloutie, sans qu’elle ne daigne détourner le regard du véhicule qui s’éloignait peu à peu.

Alianna l’avait abandonnée, lâchement. Elle ne s’était pas battue pour la sauver des griffes du destin. Et à présent, elle était sûre de ne plus jamais revoir son amie d’enfance.

Tremblante, elle glissa une main autour de son cou pour en détacher une chaîne. Un petit objet tomba sur sa paume qui apprécia son contact dur et froid. D’un regard expert, la jeune fille observa les courbes et motifs de la petite clef. Si Mme Beding l’apprenait, elle aurait tôt fait de la lui confisquer. Voilà tout ce qui lui restait de sa vie passée. Son seul bien.

Soudain, un grondement sourd la fit sursauter. Elle s’apprêtait à faire disparaître la clef dans le col de son vêtement lorsqu’elle se rendit compte que ce n’était que la lourde respiration de sa gouvernante, toujours plongée dans une profonde torpeur.

Alianna reprit sa contemplation du paysage. Le bois qu’ils traversaient lui semblait sans fin. Les sinistres arbres, dont les branches s’élevaient vers le ciel avec menace, suscitaient en elle une certaine angoisse. Lorsqu’enfin les rayons du soleil l’aveuglèrent, elle put respirer à nouveau et ferma les yeux pour savourer leur délicieuse chaleur.

Épuisée par le trajet, elle commençait à s’assoupir sous les bercements de la voiture en branle.

Inutile. Car au même instant, le cocher tira brusquement sur les rênes, stoppant net les chevaux. Mme Beding se réveilla en sursaut, redressa maladroitement son chapeau sur son crâne et s’exclama : « Mais… que… que faites-vous ? Pourquoi ralentissez-vous ? Nous ne sommes pourtant pas arrivés à destination ! »

Alianna se pencha à la fenêtre, aussitôt imitée par sa gouvernante. Elles avisèrent le cocher, pieds à terre, se diriger vers un buisson curieusement agité. D’une main habile, il en tira deux jeunes enfants aux visages noirs de poussière et aux corps maladroitement couverts de haillons. La cadette ne lâchait plus le bras de son aîné, les traits sillonnés de larmes. Des pleurs qui redoublèrent lorsque le brusque souleva le garçon de terre.

« Quelqu’un pourrait-il donc m’expliquer ce qui se passe ? tempéra Mme Beding à l’adresse du Bon-à-faire[1], ne faisant aucun doute quant à l’identité de ce quelqu’un.

– Des enfants abandonnés, Madame, répondit-il sans tiquer. Notre devoir est de les livrer aux mines. »

Un silence pesant tomba sur l’étrange scène que seul le long soupir de la gouvernante brisa. Celle-ci hocha nonchalamment la tête avant de reprendre place. Les mains des enfants se serrèrent davantage, secoués de spasmes.

« Que voulait-il dire ? questionna Alianna dont le cœur se brisait sous l’écrasante nouvelle. Allez-vous le laisser faire ?

– Nous ne faisons que respecter la loi. Ces enfants n’ont pas leur place sur les routes. Ils ont besoin d’un refuge. »

Elle cacha ses poings sous son vêtement de crainte de ne les voir jaillir.  « Croyez-vous qu’ils en seraient plus heureux ? Les tâches qui leur seront imposées pèseront trop lourd sur de si frêles épaules. Je vous en prie, vous ne pouvez le laisser faire. »

Elle chercha à rencontrer son regard pour appuyer ses propos. Sa gouvernante l’évita et déglutit, non insensible. Elle finit par céder lorsqu’un cri aigu pénétra l’air : « Laissez donc ces petits en paix ! lança-t-elle sèchement au cocher dont la main venait de s’abattre sur la pauvre fillette. Nous perdons notre temps et ces enfants ne pourront fuir éternellement. »

Avec déplaisir, l’homme déposa le garçon au sol qui s’empressa de reculer de quelques mètres. La fillette, dont les larmes avaient cessé, cracha aux pieds du rustre avant de courir rejoindre son frère. Après force injures, le Bon-à-faire reprit sa place à l’avant et fouetta sans égard les chevaux qui poussèrent un hennissement strident.

Les deux enfants restés au bord du chemin observèrent la voiture reprendre de l’allure et lancèrent un regard envieux en direction d’Alianna qui s’écarta précipitamment de la fenêtre. Malheureusement, elle ne parvint à chasser les visages terrassés par la faim et la fatigue, et pourtant si jeunes. Elle se croyait des plus malheureuses et voilà que l’étrange rencontre en témoignait du contraire.

[1] Titre donné aux domestiques.


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