Extrait I – Décembre

décembre bis

Tensions

(chapitre I)

 

Quatre fois, la petite clef tourna. Enfin, un déclic se fit entendre et ses doigts quittèrent l’objet. Une douce mélodie s’échappa de la petite boîte posée sur l’imposante commode. Tantôt, les notes grimpaient, frôlent le haut plafond ; tantôt elles se laissaient planer jusqu’à terre pour s’y poser avec douceur. La jeune fille s’étendit sur le vaste lit noyé d’étoffes aussi douces que la laine. Là, il lui semblait dériver vers un imaginaire, guidée par les intonations claires et aussi légères que le pas des danseurs qui peuplaient ses pensées.

Tout à coup, des bribes de voix éclatèrent derrière le mur. La jeune fille fronça les sourcils et ses mains se resserrèrent sur les draps, comme pour se raccrocher au charme de la musique. En vain.

« Un », compta-t-elle dans un soupir.

Et dans un claquement sonore, la porte de la pièce vola pour percuter le mur avec violence. La fille ne sursauta ni ne souleva une paupière. Quatre secondes avaient suffi à ce que le son perturbateur déboule dans sa chambre.

« Descends donc en notre compagnie, Décembre ! s’exclama une voix éternellement excitée.

– Je viendrai lorsque j’en aurai l’envie, grogna l’interpellée d’un ton où l’irritation pointait.

– Ce n’est pas une invitation, mais un ordre ! Oh, et je t’en prie, arrête cette infernale boîte ! Elle va finir par me rendre folle. »

Comme répondant à un ordre silencieux, la musique s’évanouit dans les airs. Un dernier cri lui parvint du couloir : « Et réveillez Août ! Aucune de nous ne doit manquer à l’appel. »

La tête enfouie dans un large oreiller, Décembre laissa échapper un cri de frustration avant de se redresser. Pour ne pas décevoir ses sœurs, elle n’avait d’autre choix que d’obéir. Sur son passage, elle prit un bouquin jusque-là abandonné dans un coin et le pressa contre elle. Des pages qui, l’espérait-elle, parviendraient à lui redonner un peu de courage.

Si la demeure familiale aurait impressionné le plus insensible des esprits, Décembre longea les lumineux couloirs puis la somptueuse cascade de marches sans les voir. Un des étages plus bas, un salon privé où les sœurs se réunissaient à leur guise. Des tentures vives pendaient des plafonds en croisée d’ogive et une douzaine de sièges aveint été soigneusement organisés autour d’un âtre.

Après une grande inspiration, Décembre traversa la riche moquette. Les piaillements joyeux des jeunes femmes résonnaient autour d’elle tandis qu’elle s’installa sur le fauteuil de velours qui portait son nom. Sans attendre, elle fit balancer ses jambes sur un des accoudoirs et ouvrit le livre sur ses genoux.

Enfin, les bouches se turent et l’aînée se leva, magistrale, pour promener son regard sur la petite assemblée.

« Bien. » Janvier offrit à chacune de ses cadettes un sourire. « Je pense que nous sommes toutes prêtes à vivre une nouvelle année ensemble.

– Quant à moi, j’aimerais que nous considérions la situation, annonça si vivement Septembre que toutes sursautèrent. Pourquoi est-ce toi qui dois mener la parole ?

– Nous avons déjà eu cette conversation, riposta l’interpelée tandis que d’autres levaient les yeux au ciel. Dois-je te rappeler comment débute une année ? »

Loin de se désoler, l’émule afficha un sourire victorieux, le menton coincé sous son bras accoudé :

« N’est-ce pas non plus mon cas, moi, qui doit veiller au commencement paisible d’une nouvelle année de travail pour les mortels ?

– Cela ne change rien au fait que je suis l’aînée, coupa Janvier d’un ton sec.

– À quoi bon dire cela tandis que nous avons toutes part au même héritage ?

– Là n’est pas le temps de débattre sur ce sujet, Septembre. Maintenant, je te prie de bien vouloir cesser de m’interrompre à chaque fois. »

La cadette afficha une mine boudeuse, mais abandonna sa répartie. Décembre ne put empêcher un sourire narquois de fleurir sur ses lèvres, qu’elle dissimula derrière sa lecture silencieuse.

« Reprenons. Nous sommes donc toutes présentes pour… »

Des raclements de gorge se firent entendre et un murmure traversa le cercle. Les fauteuils vides d’Août et de Février furent sévèrement pointés. C’est ce moment que choisit une silhouette endormie pour passer le pas de la porte. La tension qui régnait retomba subitement.

« Pardonnez mon retard, dit Août en étouffant un bâillement. Le réveil fut rude. Je ne comprends d’ailleurs pas la raison d’une réunion si matinale alors que le temps nous est éternel.

– Tu as déjà dormi un bon mois ! n’est-ce pas suffisant ? »

L’intéressée haussa les épaules et regagna son siège sous les regards noirs. Sa tête s’inclina aussitôt, prête à rejoindre les bras de Morphée.

« Une idée d’où pourrait se trouver Février ? interrogea alors Janvier.

– Février ? » Mai caressait avec tendresse les pétales d’une fleur. « Toujours en vadrouille, je présume.

– Eh bien, nous nous passerons d’elle… À présent, des idées pour bien commencer ce nouvel an ? »

Grave avait été l’erreur de prononcer ces mots… Ils déversèrent comme une traînée de poudre sur les langues. Des dizaines de voies fusèrent de toute part et Décembre plaqua ses mains sur les oreilles pour les protéger des vives protestations. On en venait aux poings de la menace lorsque Janvier intervint :

« Il suffit !  Une à la fois et respectez-vous, je vous prie. »

Chacune reprit place, jambes croisées pour contenir l’aigreur, mais non sans jeter un regard furieux à sa voisine. Décembre profita du retour des crépitements du feu pour s’immerger à nouveau dans sa lecture. Ces mots la menaient loin de ces lieux chargés de mauvaise humeur, loin vers un monde de sécurité. Ils étaient leur seule échappatoire. Elle sourit.

Malheureusement, l’imaginaire n’est qu’une utopie : son livre s’envola de ses mains. Un visage qu’elle reconnut sans peine lui lança un rictus plein de rancœurs. Elle se redressa vivement comme pour s’écarter de l’apparition.

Toutefois, Juin n’en avait pas fini : elle brandit l’ouvrage pour que toutes le voient, achevant d’humilier sa cadette.

« Mais qu’avons-nous là ?

– Un livre ! » geint Octobre, son index jouant distraitement avec l’une de ses nombreuses boucles corbeaux. « Quelle horreur… Et quel ennui !

– Tu l’as parfaitement dit », renchérit la première en secouant ses longs cheveux roux dans un signe négatif.

Et tout à coup, dans une vision d’horreur, Décembre la vit articuler son bras pâle pour envoyer le fameux bouquin dans les flammes infernales de l’âtre.

« Non ! hurle-t-elle. C’est un cadeau de Filmon !

– Filmon ? Tu parles de ce vieux croûton ambulant ? Je te conseillerais plutôt de ne pas rester en sa présence. Cela n’en vaut pas la peine.

– Tu te trom…

– Assez ! »

Tous les regards convergèrent vers Mars, à la fois craintifs et admiratifs. Mars, la douce. Mars, la sage. Mais également Mars, à la terrible fureur si celle-ci venait à éclater. L’ordre cinglant produisit son effet : Juin s’immobilisa dans son geste tandis que Décembre découvrait un visage stupéfait.

La jeune femme brune ne perdit pas une seconde pour attraper le livre et le rendre à sa propriétaire. Juin parut vouloir aiguiser sa langue de reproches, mais détourna la tête.

« Si tel est son désir, dit Mars en jetant un clin d’œil à sa cadette, qu’elle lise. »

Janvier se chargea alors de reprendre la situation en main :

« Décembre ne lira plus ainsi que vous n’aurez aucun droit de lui confisquer sa lecture. La famille, vous y pensez ? Il est important de passer du temps ensemble ! »

Personne ne parla. Calmement, Décembre quitta son siège, son trésor conservé contre sa hanche. Les lèvres pincées, elle tenta de contenir son irritation. Ses yeux balayèrent ses aînés avant qu’elle ne déclare : « Une famille, dis-tu ? Chaque jour a lieu pourtant la même situation : vous ne parvenez à vous mettre d’accord et finissez presque par vous entre-déchirer. Je comprends les réticences de Février à rester parmi nous. Chaque matin, elle vous fuit, pour ne plus avoir affaire à vous. »

Des éclats d’indignation montèrent de chacun des fauteuils. Décembre connaissait le fond de leurs pensées : de telles accusations ne pouvaient demeurer impunies. Cependant, elle refusa de se laisser emporter par la craint.

Finalement, ce fut Juin qui intervint la première :

« Et qui es-tu pour nous tenir de tels propos ? »

L’attention se figea sur elle, les souffles s’interrompirent. Puis, comme si elle n’attendait que ses spectateurs, Juin se hissa sur la scène de tensions et feignit de frissonner en approchant ses mains du feu.

« Il fait si froid… Une véritable torture. Alors, dis-moi, Décembre : à quoi sers-tu ? »

Un lourd silence sembla plonger la pièce hors du temps – ce qui, d’une certaine manière, elle le cas de le dire. On attendait à présent la réaction de la petite dernière.

Cette dernière resta coite, face au visage impassible de sa rivale, moucheté de taches de rousseur. Elle était belle. Mais de noirs sentiments refroidissaient ses traits. Ses mots sonnaient toujours aux oreilles de la jeune fille, lui agressaient les tympans et rampaient jusqu’à son cœur pour y plonger profondément une lame chauffée à blanc. De cette blessure germa du chagrin, qu’elle ne le laissa pourtant paraître.

Lentement, elle produisit quelques pas, ne se préoccupant plus de l’assemblée. Personne ne l’empêcha d’atteindre le pas de la porte avant qu’on ne l’interpelle :

« Où penses-tu aller ainsi ? »

Décembre ne se retourna pas. Au lieu de quoi, elle prit une grande inspiration et soutint fièrement le menton. Elle imagina la chevelure de feu gagner en éclat, la chaleur de la pièce augmentant considérablement. Malgré quoi, c’est avec sérénité qu’elle répondit :

« Me rendre utile, ma sœur. »


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