Extrait III – L’Oiseau en Cage

L'Oiseau en cage

Extrait du Chapitre I – Partie II

 

Les gouttes déambulaient le long de son visage terne tandis qu’elle levait un timide menton en direction de la voûte céleste. Ses larmes étaient siennes, exprimant ce qui ne pouvait être exprimé. Ses yeux vitreux cherchaient un quelconque signe dans l’amas de nuages, dans un mélange de colère et de désespoir. Elle portait le ciel en traître, cet unique témoin de sa terrible condition et qui ne trouvait qu’à se cacher derrière la barrière invisible de la pluie. Pourquoi le ciel ne pouvait-il même pas l’aider ?

Que vais-je devenir ?

« Si je puis me permettre Mademoiselle, vous ne devriez pas rester ainsi sous pareille précipitation. »

La voix la tira soudainement de la morne contemplation de ses idées. Un vieux passant à la barbe soignée lui tendait un bout de son parapluie, la coupant net du ciel meurtrissant. Elle considéra avec stupeur ce regard brillant que lui partagea l’étranger avant qu’il ne poursuive :

« Puis-je vous aider de quelque façon ?

– Non, je vais bien.

– Dans ce cas, à tantôt, Mademoiselle. »

Elle observa l’individu disparaître sur le trottoir voisin puis dans l’ombre d’une ruelle tandis que tout un monde se bousculait pour trouver un abri proche. Quelques sifflements secouaient l’air, essentiellement pour calmer les chevaux troublés. Au milieu de ce chaos familier de la ville, une suite bien étonnante : cinq enfants se tenant par la main tentaient de braver courageusement la pluie. Personne ne leur prêta attention, ni même aux deux hommes qui les pressaient de rejoindre le véhicule, un long transport que se partageaient plusieurs voyageurs.

La jeune fille demeura debout, éperdue. Puis, un sentiment la poussa à se joindre au petit groupe, pressée de quitter au plus tôt la place agitée. Elle se précipita pour héler le conducteur qui, déjà, fouettait ses bêtes :

« Attendez ! Dans quelle direction partez-vous ? »

L’un des deux hommes fit signe au cocher de stopper. Il se pencha de sa banquette et prononça d’un ton qui voulait la discrétion : « En quoi cela vous regarderait-il, Mademoiselle ?

– J’ai besoin d’un transport », répliqua aussi vivement la jeune fille levant un menton plein de défi. Tous deux se considérèrent longuement du regard. Puis : « Le Nord. Vous avez de quoi payer ? »

Elle acquiesça sans la moindre hésitation et déballa de sa poche quelques pièces. L’homme lui offrit un sourire gras avant de les lui faucher des mains. « Montez. »

C’est ainsi que d’un franc élan, la petite troupe fut propulsée vers ce que la jeune intruse pouvait nommer « l’inconnu ».

*

*          *

« Lyd ?

– Oui, Madame ?

– Approches, prends un peu de thé.

– Comment le pourrais-je ?

– Lyd, si je t’ai pris sous ma protection, aies au moins la bonté de me considérer ton amie plutôt que ta maîtresse… »

Lyd ouvrit soudainement les paupières, une des roues du véhicule heurtant violemment un obstacle. Le précédent souvenir voguait encore dans son esprit lorsqu’elle s’étira sous cinq regards curieux. Elle sourit tendrement aux petits avant de détourner le regard. Après tout ce qu’elle avait osé et accompli pour elle, la Dame ne pouvait désormais plus quitter ses pensées.

Comme sa présence lui manquait… Durant ces quelques années de sa vie qu’elle lui avait volontiers confiées, elle n’avait jamais senti la déception. Un toit, des couverts chaque soir et un peu d’amour, avaient été ses plus belles bénédictions. Malgré le dur labeur, elle se surprit à penser qu’elle n’échangerait en rien ces merveilleux moments au château…

Surtout à présent qu’elle ne pensait plus jamais éprouver même bonheur.

Le transport toujours bringuebalant faisait route vers le nord, loin de la Capitale et des grandes villes. Une bonne demi-journée s’était écoulée durant laquelle la jeune fille harassée n’avait pu empêcher quelques torpeurs de la nuire. Une soudaine inquiétude pointa le bout de son nez tandis qu’elle fouillait vivement ses poches : rien. Remplissant ses poumons d’un grand coup d’air frais, elle tenta de reprendre son calme pour éclaircir ses pensées.

« Réfléchis », pensa-t-elle. « Le voleur n’a pas pu s’en tirer bien loin… »

Paupières mi-closes, elle considéra chacun des voyageurs qui l’entouraient : ses voisins de banc, un vieux couple guère plus éveillé et la ribambelle d’enfants pressés les uns contre les autres sur le banc opposé. Elle détailla soigneusement leurs visages pour suspendre son attention sur celui qui lui faisait face : un regard baladeur cachait son affolement et une goutte de sueur pointait à la racine de ses cheveux. Elle venait de dénicher miraculeusement le coupable.

S’étirant, elle s’approcha de lui jusqu’à faire s’entrechoquer leurs genoux dans l’étroit passage et soupira : « Je t’ai eu, mon petit voleur. »

Le gamin sursauta avant de tourner vers elle une bouche épatée. Un sourire en coin, elle tendit la main pour réclamer son bien. Pris au piège, le garçon n’eut d’autre choix que de lui remettre sa bourse, les yeux brillants de larmes.

« Ne t’en fais pas, petit » la voyageuse sentit un flot de compassion la saisir. « Je ne t’en veux pas. Mais tâche de ne pas recommencer, d’accord ? »

Il acquiesça d’un reniflement amer. Toujours pleine de sympathie, elle poursuivit : « Tu sais où tu vas ?

– Non…

– Alors d’où viens-tu ?

– La Maison des Orphelins. Celle de la Capitale.

– Mais… un orphelin ne quitte jamais sa Maison… »

Pour toute réponse, le garçon envoya à la jeune femme un regard plein d’alerte. Dans le reflet de ses prunelles, les tréfonds de son âme d’où jaillissait la flamme d’une peur quelle connaissais bien. Le sentiment du danger.

« Un problème ? » intervient au même instant un des hommes qui accompagnaient les enfants. Ces derniers gardaient tête baissée, leurs corps frêles et mal-nourris tremblant sous leurs vêtements trop amples. Lyd choisit de ne pas répondre et se sépara de son petit compagnon.

Elle se promit toutefois de surveiller la situation s’il en était en son pouvoir.

Il n’en fut pas : il y eut bientôt une escale dans la ville de Josten et Lyd se vit forcée de quitter le transport pour ne pas lui coûter davantage – la somme de la Dame avait été généreuse, mais elle ne pouvait se permettre de la gaspiller pour une quête dont elle ne pouvait sûrement rien. Dos au soleil couchant et aux minois pâles qu’elle abandonnait au destin, elle s’enfonça à travers une forêt de maisons hautes, seulement entrecoupées de pavés disjoints.

Le peu de passants, qui coexistaient avec elle, la négligèrent du regard. Elle avançait, aussi silencieusement qu’une ombre, aussi seule qu’une démunie. Le brouillon des tissus de son vêtements caressaient quelques fois la pierre, sa forme trop petite pour la grande robe que lui avait remis la Grande Dame. La couleur, d’un gris fade, évoquait la discrétion. Ses petites bottines vieillies rappaient les pavés, trop larges pour ses pieds fins. Malgré quoi, c’est avec ferme assurance que Lyd défila dans les rues, une petite valise frôlant dans un rythme régulier sa cuisse.

A vrai dire… Elle n’avait aucune idée quant à la destination où ses pas la menaient. Un pincement de ses lèvres qu’elle tentait de réprimer indiquait son malaise grandissant. Et si elle ne trouvait rien ? Et s’ils la retrouvaient malgré tout ?

Il n’y avait pas de place à laisser au doute. Lyd devait avancer, quoi qu’il arrive. Si on venait la chercher, elle fuirait. Après tout, ce ne serait la première ni la dernière fuite.


2 réflexions sur “Extrait III – L’Oiseau en Cage

  1. Bonjour Gwen, Bon confinement à toi. Ici ton texte : « Un problème ? » intervient au même instant un des hommes qui accompagnaient les enfants. Ces derniers gardaient tête baissée, leurs corps frêles et mal-nourris tremblant sous leurs vêtements trop amples. Lyd choisit de ne pas répondre et se sépara de son petit compagnon. Les modifs que je te suggère : tiret cadratin et passé-simple : *— Un problème ? intervint* au même instant un des hommes qui accompagnaient les enfants. Ces derniers gardaient tête baissée, leurs corps frêles et mal-nourris tremblant sous leurs vêtements trop amples. Lyd choisit de ne pas répondre et se sépara de son petit compagnon. Mon roman de fantasy est est lecture découverte sur le site de l’éditeur. Pour combien de temps ? Mais tu as les 400 pages du concours à lire. Voici le lien : https://www.lysbleueditions.com/votre-ebook-fantasy/?fbclid=IwAR2exT6psLhz-nFSTGJFQrrNaLsSe3xrjCzkRHU8plZ7510uMC_guAzclxE

    Depuis deux semaines, je suis un groupe d’autrices chrétiennes américaines après m’être inscrite dans les groupes fb de Writers chat & Serious writers. Elles font un zoom chaque mardi. Inspirées & inspirantes. On était 15 ce mardi. Voici leur youtube où je me vois en train de prendre des notes de leurs conseils… : https://www.youtube.com/watch?v=anI6mh3COOA

    Bonne fin d’année scolaire, Cordialement, Isabelle / Louisa http://www.linktr.ee/louisatreyborac

    Le mer. 15 avr. 2020 à 15:35, La Plume Messagère a écrit :

    > Gwen. D posted:  » Extrait du Chapitre I – Partie II Les gouttes > déambulaient le long de son visage terne tandis qu’elle levait un timide > menton en direction de la voûte céleste. Ses larmes étaient siennes, > exprimant ce qui ne pouvait être exprimé. Ses yeux vitreu » >

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    1. Ha ha. J’ai ma préférence pour l’usage habituel des guillemets dans les dialogues de la langue français. Mais il est vrai qu’avant je n’utilisais que des tirets. Et le verbe au présent est une erreur de ma part.
      En effet, je passe beaucoup de temps à lire les 500 pages du concours de nouvelles, donc pas mal de lecture !
      Merci beaucoup en tout cas et bon confinement à toi également 😉

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