Extrait III – L’Héritage d’un Monde

CHAPITRE XXX

Le froid lui brûlait la joue, la tirant hors de son repos. Elle repoussa les couvertures dans lesquelles elle s’était emmitouflée et observa les alentours.

Un sombre pressentiment s’empara de son cœur.

Naran lui tournait le dos, à quelques pas d’elle. Sa colonne vertébrale à moitié visible sous ses vêtements trop fins frissonna. Elle constata alors dans un mélange de stupeur et de colère qu’il s’était défait de sa couverture pour elle. Sans perdre un instant de plus, elle s’empara d’un des tissus chauds pour le reposer sur les épaules du jeune homme.

Un craquement. Si net dans le funeste silence qui régnait sur la forêt.

Elle se figea.

La couverture retomba mollement sur le corps glacé et les joues de l’adolescent reprirent quelque peu de leurs couleurs.

Alianna se redressa aussitôt, à la recherche d’une quelconque menace. Les jambes campées fermement et ses phalanges blanchissantes sous la pression de ses poings, elle affichait une mine résolue.

« Qui êtes-vous ? Montrez-vous ! »

Un scintillement se fit remarquer à quelques mètres, un manteau luisant sous les rayons lunaires. Le frottement de pas sur la neige annonça l’approche de l’individu.

« Oh, susurra une voix féminine. Vous ne devez pas avoir peur de moi. »

Sur quoi, la silhouette se découpa de l’ombre des arbres. Alianna recula d’un pas. La jeune femme qui se dressait devant elle lui inspirait à la fois crainte et admiration. D’une beauté sans égale, le sourire qu’elle affichait eut tôt fait d’effacer les doutes de la jeune fille.

« Mon logis se trouve à courte distance, expliqua-t-elle. Je ne pensais pas trouver de jeunes gens par ici. Si jeunes… Que faites-vous seuls dans cette forêt ?

– Nous… commença Alianna qui ne parvint à éclaircir ses idées, hypnotisée par la créature. C’est une bien longue histoire… »

La femme pencha la tête, aussi imitée de ses incroyables boucles cuivrées. Ses taches de rousseurs remontèrent ses joues tandis qu’elle laissait entrevoir le blanc délicat de ses dents. Elle coinça son regard aussi doux que celui d’une biche dans celui de l’adolescente.

« Vous avez froid ? Je peux vous proposer une tasse chaude et nous pourrions discuter. Cela me ferait tant plaisir… Il n’y a pas grand monde pour me tenir compagnie par ici. »

Alianna émit un rictus, l’hésitation paralysant ses pensées. Elle jeta un coup d’œil en direction de son compagnon, toujours profondément endormi.

« Je ne désire pas le laisser seul, déclara-t-elle. Votre offre est généreuse, mais je ne peux pas vous suivre. Je…

– Allons, s’esclaffa la belle jeune femme en allongeant son cou pour se donner de l’importance, votre ami ne craindra rien ici ! Il n’y a que moi. Et ne me faites pas croire que vous parviendrez à retrouver le repos ? »

La jeune fille ne sut que répondre ; elle frictionna son bras de malaise. Son cœur désirait suivre cette femme, lui parler, sentir sa présence. Elle en avait besoin.

Les fins sourcils de l’inconnue se froncèrent.

« Vous semblez troublée… Est-ce que tout va bien ?

– Oui », mentit l’adolescente.

La vive inquiétude s’évanouit aussitôt du visage grâcieux.

« Je me nomme Azda, et vous ?

– Alianna.

– Oh ! Quel beau nom ! Je l’aurais bien mieux préféré au mien. »

L’adolescente balbutia un maigre remerciement. Son pied fouilla machinalement la neige tandis que ses pensées fusaient de part et d’autre. Elle leva finalement la tête.

« Eh, bien, je suppose que je pourrais vous prêter un peu de mon temps… »

La jeune femme ouvrit une bouche ravie et frappa gaiement dans ses mains. Elle poussa un léger gloussement et trottina jusqu’à l’adolescente pour la prendre par la main.

« Suis-moi, chuchota-t-elle d’un ton complice. »

Après un dernier regard en direction de Naran pour s’assurer de sa sécurité, Alianna quitta leur petit bivouac. « Je reviens », promit-elle par la pensée, bien que consciente que le garçon n’en saurait probablement jamais rien. Azda semblait si excitée de recevoir de la visite qu’elle conta à la jeune fille ses journées bien pauvres en réjouissances au cœur d’une telle solitude. Comme annoncé, le chemin ne fut guère long entre les fougères et racines masquées sous la couche poudreuse. Bientôt, les arbres s’ouvrirent sur un plus grand espace où avait été bâtie une maisonnette. Une petite lanterne suspendue près de la porte accueillait les insectes avides de chaleur. Étendant leurs petites ailes noires et agiles, les petites bêtes étonnement résistantes à l’hiver, virevoltaient gaiement dans un ballet nocturne. La jeune femme rousse monta jusqu’au battant de la chaumière pour le pousser. Une tiédeur agréable s’y dégagea subitement.

« Viens donc te réchauffer ! invita-t-elle avec convivialité, ouvrant la porte et lui signifiant de pénétrer dans la pièce. J’ai préparé un bon feu pour la nuit. »

Alianna s’exécuta sans l’ombre d’un doute. Peu meublée, l’habitation conservait toutefois son charme. D’étonnants dessins avaient été peints sur les murs autrefois pâles. Des cadres reposaient sur un buffet joliment sculpté, ce dernier couvert d’une fine dentelle à fleurs. De la coûteuse porcelaine reposait sur des étagères au-dessus d’un âtre rougeoyant.

Azda suivit l’adolescente et lui désigna une table pour s’asseoir.

« La nuit n’est pas encore bien avancée, mais elle passera bien vite, gloussa-t-elle. Si tu savais combien je regrette la présence de ma chère famille…

– Que s’est-il passé ? »

Azda aborda la table, armée d’une théière et de deux tasses en terre cuite, et les posa avec tant de délicatesse sur le bois qu’ils ne produisirent aucun son. Elle haussa les épaules.

« Une infection, il n’y a pas moins d’un an. Tous ont été emportés. »

Alianna partagea un air horrifié et pressa une main sur ses lèvres.

« Je… balbutia-t-elle. Je suis désolée… Je ne pensais pas que…

– Oh, coupa Azda qui ne semblait nullement heurté par ces événements malgré l’affliction de ses traits. Il me suffit d’ignorer la douleur, simplement. Ce n’est plus qu’un lointain incident du passé, à présent. »

Elle lui offrit une boisson chaude que la jeune fille accepta avec plaisir. Elle y trempa ses lèvres et réfléchit aux étranges paroles de son interlocutrice. Le liquide lui renvoya tout à coup un goût amer et elle réprima une grimace.

« Pourquoi n’êtes-vous pas partie dans ce cas ? Comment vivre dans un pareil lieu ?

– Je m’y suis trouvé un petit attachement. Après tout, j’y ai vécu toute ma vie. Et où irais-je ? Qui me bâtirait une nouvelle maison ? Mais voilà que je parle beaucoup ; parle-moi un peu de toi. »

Et pour soutenir sa requête, Azda s’accola contre le dossier de sa chaise, les jambes balancées tranquillement l’une sur l’autre – elle semblait attendre un bon récit. Alianna tritura la poignée de sa tasse, pensive, puis s’affirma au sourire encourageant de la jeune femme.

Elle lui parla de Dyane, de son enfance dans la grande maison de son père. Elle confia également les longs voyages de ce dernier et l’absence qui avait chaque fois pesé sur son cœur. Cependant, elle parla peu des circonstances étranges qui avaient emporté son père, ni de son héritage qui les avait transportés sur ces terres. Car si Alianna se sentait à la confidence, elle doutait de la capacité d’Azda à pouvoir saisir ces phénomènes.  

Celle-ci écoutait d’une attention toute particulière ; une attention qui mena finalement Alianna à lui relater quelques épisodes de la Maison des orphelins et de ses plus chers désirs de liberté. Un doigt sur les lèvres, elle semblait méditer sur chacune de ses paroles.

« Je sens quelque chose en toi te tourmenter », annonça-t-elle soudainement lorsque la jeune fille eut terminé la narration de ses aventures.

L’interpelée se figea, les yeux écarquillés. Quel indice de son récit avait donc plus éclaircir ce sentiment ? Au même moment, son ventre émit un gémissement plaintif et elle y porta ses bras, en proie à une subite douleur.

Azda se saisit d’une de ses mains.

« Au vu de ta réaction, c’est que j’ai raison. De quoi s’agit-il ? De la perte d’un proche ? »

Alianna ne répondit pas. La lourdeur du regard obstiné de son hôtesse l’affolait. Étrangement, elle ne se sentait pas capable de lui dévoiler la vérité. Elle n’eut cependant pas à franchir cet effort :  

« Ton père a disparu, n’est-ce pas ? »

La poigne sur sa main se resserra. La lueur dans les prunelles d’Azda se fit plus intense. Alianna plissa le front, éperdue. L’atmosphère dégageait une légère tension qui lui fit pincer les lèvres de méfiance.

« Que… comment savez-vous ? »

Enfin, Azda relâcha sa prise pour se laisser retomber sur son dossier. Un mystérieux sourire lui couronnait le visage.

« Il ne me suffit que d’un regard pour comprendre la douleur d’une personne et ses craintes. Je connais toutes ses failles. »

Elle approcha les mains de son visage, l’expression soudainement grave.

« Je peux t’aider à le retrouver, Alianna. Tu ne peux connaître l’étendue de mes pouvoirs ; je peux te réunir à nouveau avec ton père. »

Les pieds du siège de la jeune fille crissèrent sur le parquet alors qu’elle reculait vivement. Ses mains posées sur la table tressaillirent plusieurs fois et ses ongles s’enfoncèrent dans le bois. Son regard rencontra la tasse à présent vide et la brûlure dans son estomac s’accentua.

« Je… déglutit l’adolescente, l’esprit égaré. Je ne comprends pas… Comment… ? »

Le visage de son interlocutrice se radoucit.

« Je souhaite te venir en aide. Rappelle-toi : je sais ce que cela fait de perdre des parents. Je ne voudrais cela à personne. »

L’adolescente hocha doucement la tête, la vision obscurcie. Son père… il lui manquait tant. Déjà, son visage rempli de promesses occupait toutes ses pensées.

« Dis-moi, Alianna. Combien donnerais-tu pour le revoir ? »

Cette soudaine question prit l’interpellée au dépourvu. Elle choisit soigneusement ses paroles :

« Mon père n’a pas de prix. Mais je donnerais tout mon possible pour le retrouver. »

Azda n’émit aucune objection – ses traits ne témoignaient plus qu’une froide indifférence. Le cœur d’Alianna se referma.

« Tu ne le trouveras jamais sans moi, termina la jeune femme sans ménager la dureté dans sa voix. Je vois dans ton futur la solitude. Les souvenirs craquelés à jamais… »

Alianna fut saisie d’un puissant frisson. Ses paupières se ridèrent de suspicion.

« Que voulez-vous dire ?

– Ne fais pas quelque chose que tu risques de regretter. Pourquoi refuser de retrouver ton père lorsque l’occasion se présente ? »

Sa vue était si trouble qu’elle ne parvenait plus à considérer le visage de son hôtesse. Le monde commença à tourner autour d’elle et les aiguilles de lu cadran posé sur le manteau de la cheminée ralentirent leur cours. Elle posa ses coudes sur la table et enfouit son nez dans ses mains. Toute intelligence la fuyait, son esprit mué en un bourdonnement sauvage indistinct.

Puis la douleur à son ventre s’éteignit. Son souffle se fit plus calme et une larme silencieuse coula le long de sa joue sans qu’elle n’ait le temps de la retenir. Enfin, elle souffla :

« Je veux le retrouver, dit-elle. J’accepte votre offre. »

Un rictus vainqueur conquit les traits d’Azda. Avec la plus grande autorité, elle se leva pour contourner la table puis la chaise où tressaillait Alianna. Sa main sur son dos courbé avait la fermeté d’un traqueur. Le cœur de la jeune fille battait à présent si fort qu’il couvrit à moitié les paroles prononcées à son oreille :

« Tu as fait un bon choix, Alianna. Mais cela porte un prix. Tout porte toujours un prix. »

Les doigts dans son dos s’allongèrent, semblèrent pénétrer sa chaire. Elle suffoqua.

« Et le prix, c’est lui. »

La créature s’empara alors de la tasse dans laquelle Alianna avait précédemment trempé ses lèvres. Un fond de liquide se rida sous les yeux de la proie impuissante pour lui accorder non pas le reflet de son propre visage, mais celui d’un tout autre. Un visage qui acheva le supplice de son cœur.

Naran.

Le rire d’Azda lui déchira les tympans. L’adolescente se redressa d’un bond et hurla, rejetant la vile créature. Son cri se répercuta sur les murs jusqu’à recouvrir parfaitement le désordre de ses pensées. Le regard d’Azda n’était plus celui de la biche attendrie, mais deux fentes noires dévoilant l’horreur de l’ombre.

Alianna se rua vers la porte ; Azda voulut la rattraper. Les secondes se suspendirent. Les mains changées en griffes frôlèrent les joues de leur cible. Puis tout explosa comme dans une myriade de lumière, une lumière si éblouissante que le monde s’effaça peu à peu.


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