L’imagination selon L.M Montgomery

Sur l’un des carnets que l’on m’a offert est cette citation du Marquis de Sade : « Tout le bonheur des hommes est dans l’imagination. » Chaque fois que je la lis pourtant, je demeure sceptique.

L’imagination est vaste, comme insondable. Il peut même être difficile de définir tout à fait son origine ; comment fonctionne notre esprit ? D’où nous vient la pensée ? Certains y trouveront une notion spirituelle, un accès à l’esprit du Créateur. Des scientifiques chercheront plutôt à en comprendre le fonctionnement chimique, sans trop s’interroger sur les origines.

Quoi qu’il en soit, l’imagination a été jugée importante pour tous les artistes qui ont traversé les siècles, comme le moteur même de toutes leurs créations. Moi-même, je peux dire que sans imagination, je serais bien piètre écrivaine.

Mais qu’est-ce l’imagination ? Est-elle aussi positive que le décrit le Marquis de Sade ? Les expériences sont nombreuses et personne n’arrive à se mettre d’accord – moi la première.

Cette question a passionné L.M Montgomery, autrice de « Anne et la maison aux pignons verts ». Parce que je trouvais ses réflexions intéressantes, j’ai décidé de vous les partager dans cet article. Ne les voyez pas comme une tentative de réponse à une dissertation, mais plutôt comme les pérégrinations d’une artiste qui se confond dans les expériences de ses personnages. Nous avons tous à tirer de l’imagination – tout autant qu’il faut parfois savoir s’en méfier.

L’imagination dans l’ombre de la réalité

Isn’t it splendid to think of all the things there are to find out about? It just makes me feel glad to be alive–it’s such an interesting world. It wouldn’t be half so interesting if we know all about everything, would it? There’d be no scope for imagination then, would there? But am I talking too much? People are always telling me I do. Would you rather I didn’t talk? If you say so I’ll stop. I can STOP when I make up my mind to it, although it’s difficult.

Cette citation, issue des premières pages de la série sur Anne, cerne toute de suite son personnage : une jeune fille bien bavarde et que l’imagination porte et berce. Si, à ce début, tout semble lui être accessible et bon, elle découvrira au travers de ses nombreuses péripéties et ses erreurs que cette imagination débordante n’est pas sans avoir quelques conséquences

Pour Anne, il ne fait pas de doute que l’imagination coexiste avec la réalité. Car il y a des réalités qui s’étendent bien au-delà de nos consciences, l’imagination nous permet de les entendre d’une manière ou d’une autre. De même, si ces réalités de la vie se faisaient trop faciles, il n’y aurait plus de place à l’imagination – nous n’aurions plus rien à deviner ou chercher à comprendre.

Ici, je trouve la liaison de la langue bavarde avec cette réflexion sur l’imagination intéressante à étudier : cela nous rappelle que, quoique l’imagination se passe sans obstacle dans nos esprits, il peut être plus difficile de la communiquer à d’autres – nous avons alors besoin d’un moyen d’expression, qu’il s’agisse de ce discours chargé de connaissances et de vocabulaire d’une simple enfant, ou de la voie des arts et de la littérature.

L’imagination pour voir

How fair the realm

Imagination opens to the view.

L’imagination est généralement considérée pour son absence de limites, là où la réalité, au contraire, enferme (dans des conventions ou des opinions, par exemple). L’imagination offre un nouvel œil, non déterminé par une quelconque culture ou habitude.

Peut-on pour autant parler d’une imagination objective ? Cela se discute : notre imagination ne correspond-t-elle pas à quelque chose de plus précis, plus personnel ? Finalement, est-ce que l’imagination, notamment dans les arts, n’arrangerait pas plutôt l’artiste, et lui seulement ?

Quoiqu’il en soit, cette citation trouve écho dans la première : nous avons parfois besoin de l’imagination pour comprendre le présent et nous donner de la sagesse dans notre façon de l’envisager.

L’imagination pour combler un manque

Even when I’m alone I have real good company — dreams and imaginations and pretendings. I like to be alone now and then, just to think over things and taste them. But I love friendships — and nice, jolly little times with people.

On le remarque souvent chez les enfants rêveurs – j’irais même plus loin en le comparant à la mélancolie que peut ressentir un artiste dans sa contemplation : il y a un manque, et l’esprit tente de combler ce manque en se coupant de la réalité pour préférer l’impossible de l’imagination.

L’imagination fait indéniablement partie de l’effort de création – c’est sûrement ce qui explique le besoin de l’écrivain de se reculer quelques temps du monde pour écrire. S’il devait mêler chaque jour son quotidien à ceux des autres, il risquerait de se retrouver borné par les idées et propos qui circulent.

Attention, toutefois, car comme le souligne Anne dans cette citation, l’imagination ne peut remplacer le plaisir du réel ! Certes, il y a du bon à tirer de l’imagination, notamment pour soulager ses journées, mais elle ne peut remplacer notre réalité. Ce qui se fait dans la solitude ne pourra demeurer à jamais sans nous rendre fou à lier – nous avons besoin des réalités, et plus encore de celle de l’autre, pour couper à notre solitude.

Quand imagination et réalité s’emmêlent

It’s delightful when your imaginations come true, isn’t it?

L’imagination et la réalité semblent si opposés que l’on peut douter de les voir se rapprocher un jour. Pourtant, je crois profondément que l’espoir se forge là, dans cette fabuleuse fusion de l’imagination et de la réalité.

L’imagination n’est donc pas toujours vaine – contrairement à ce que je pensais souvent – mais peut faire notre force. La chose est cependant à nuancer et cette imagination à garder sous le contrôle du possible, dont seule la réalité peut nous offrir le discernement.

Espérer, c’est chercher à se construire un idéal, à croire qu’une « meilleur » est possible. Pour cela, il faut que ce que nous imaginions ait une valeur du vrai, du possible. Ce vrai ne serait peut-être pas identique à toute personnalité, mais devra suffisamment convaincre son auditeur pour exister.

Les limites de l’imagination

But the worst of imagining things is that the time comes when you have to stop and that hurts.

Non, je ne tiens pas ce dernier point pour me contredire – l’imagination est bel et bien sans limites, sans impossible – mais je veux discuter ici plutôt les bienfaits limités de l’imagination.

Nous avons vu que l’imagination permet de poser de bonnes problématiques pour réfléchir au monde et qu’il se proposait même en échappatoire pour tout artiste ou simple utilisateur en besoin. Nous avons également vu que l’imagination fonctionne étroitement avec la réalité pour la nourrir ou s’en inspirer, et ne peut ainsi donc fonctionner seule.

L’imagination ne doit pas nous suffire si nous ne voulons pas tomber dans son piège. Car si nous ne nous appuyons plus sur les réalités que nous connaissons, c’est l’envers du décor du précédent point : on touche au désespoir, du fait d’une cuisante désillusion. Et alors, c’est bien douloureux.

Quelles directives pour l’écrivain ?

Eh, oui, tout de même ! Retournons un peu sur le véritable sujet de ce blog.

L’avis des écrivains sur l’imagination diverge : il s’agit pour certains, comme nous l’avons vu avec le Marquis de Sade, de l’ultime source pour l’homme ; pour d’autres comme Lewis Caroll, une véritable arme de combat : « Imagination is the only weapon in the war against reality ». Pour L.M Montgomery, si l’imagination est tout aussi importante, ce n’est pas pour autant en déprécier la réalité.

Alors que faire pour user correctement de l’imagination lorsque l’on écrit ?

Je dirais qu’il est d’abord question d’ouverture, comme nous avons discuté au second point. Ouvrez-vous à ce que peut vous apporter l’imagination, mais également à ce que cherche à vous partager votre quotidien et les réalités qui vous entourent. Ce n’est pas pour rien si, pour Anne Lamott, l’essentiel de l’écrivain est d’observer de son entourage, de l’étudier, pour nourrir sa plume. Pour Dickens, il n’était pas rare de le voir traîner dans les rues et interroger la classe ouvrière pour traiter véritablement de questions sociales dans ses romans.

Puis, après s’être ainsi alimenté du vrai et du réel, coupez-vous à nouveau du monde, cette fois pour ne plus être dérangé. L’espace sera tout à fait ouvert à l’imagination, qui trouvera ses bonnes limites dans ce que vous saurez être le possible. Ainsi, vous saurez pleinement apprécier les chemins de l’imagination à leur juste valeur.

Peut-être aurez-vous également besoin de temps de récréation, sans vous acharner dans un quelconque effort de rédaction. Goûtez au silence et à vos idées, cerner-les et interrogez-les. Faites-vous maître de cette imagination plutôt que de vous laisser emporter – vous saurez alors discerner les bonnes des mauvaises idées.

Rappelez-vous que quelque soit l’idéal que vous cherchez à partager ou à construire, celui-ci doit fonctionner. L’écrivain n’est pas vain : il est vecteur de vérité et son propos exhortera ses lecteurs dans son comportement. Si donc vous décidez de faire pénétrer vos lecteurs dans un imaginaire trompeur, vous le menez dériver sur les rives de la désillusion – et, à moins de machiavélisme, je doute que vous désireriez cela.

J’espère que cet article sur des tons plus « philosophiques » ne vous aura pas trop fait rouler des yeux et, que bien au contraire, il vous trouvera disposés à partager vos propres idées en commentaire. Alors lâchez-vous ! Quelle est votre propre expérience de l’imagination, en tant que lecteur ainsi qu’en tant que créateur ?


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