Lorsque l’écriture prend un goût amer

On peut dire que j’ai toujours ressenti une passion pour l’écriture. Cette passion même qui m’a conduite à saisir la plume très tôt et à préférer cette activité à toute autre.

Mais comme pour toute passion, celle-ci était vouée à connaître ses grands déserts – ces temps où nous regardons la flamme périr sans pouvoir y remédier. Parfois, au contraire, c’est que cette passion s’est trop endurcie – elle est le résultat d’un thé qui a trop infusé à en oublier le crémeux du lait. Le thé est fort, mais nous le buvons avec aigreur. C’était trop.

Les réactions à une telle extrême de la passion sont multiples et différentes à chacun. Souvent, hélas, il faudra longtemps pour retrouver le bon équilibre et se relancer pleinement dans l’écriture. Quoiqu’il en soit, nous ne pouvons pas nous permettre de rester les bras croisés : plutôt, il nous faut interroger et sentir. Connaître le fond du problème pour mieux se réconcilier avec la passion.

Comprendre : une affaire de cœur

Si l’écriture prend un goût si aigre, c’est que quelque chose est rompu – ou du moins, partiellement. La relation que je connaissais avec mon œuvre se détériore, car trop mal entretenue ou trop recherchée.

Le cœur humain est frêle, mais c’est aussi ce qui nous lie. Si nous exprimons de la colère ou du regret envers quelqu’un, cela ne marque pas pour autant une fin. Seulement, la relation est atteinte, blessée – il faut la soigner. Finalement, plus que de passion, il nous faut nourrir cette relation d’équilibre. Ne pas chercher les sommets, ni croire trop pauvrement. Cela ne signifie pas qu’il faille rejeter toute passion – plutôt, qu’il faille savoir accueillir ces périodes de creux pour mieux rebondir.

Lorsque nous sommes en colère, il serait vilain de penser à la fuite. Paradoxalement, il nous faudrait plutôt passer du temps avec la source de notre colère. Cela n’est pas évident, car alors il n’y a rien à dire. Les mots sont vains, surtout s’ils n’ont de force que d’enflammer la situation. Le silence est de mise – mais nous sommes là. C’est une façon de dire à l’autre : « je suis en colère contre toi, mais je ne te rejette pas ».

De même, il me faut passer du temps avec mon ouvrage – certes, différemment, mais me montrer présente malgré tout.

La force, l’ennemi du bien ?

Une première réaction face à ces déserts serait de démarrer malgré tout son véhicule et de se lancer, même sans certitude de trouver son carburant en chemin. Parfois, cela fonctionne – on ne sait par quel miracle une ville peut se tenir, non loin. D’autres fois, nous ne faisons que nous épuiser, jusqu’à tomber en panne totale. Alors, il n’est plus question de faire marcher arrière.

Se forcer à l’exercice de l’écriture n’est pas mal en soi, mais il ne nous offre qu’une satisfaction éphémère : celle d’avoir avancé malgré tout. Cette idée nous réconforte et nous occupe, quoiqu’illusoirement. Pareillement, le travail n’est pas toujours mauvais en soi, mais nous permet de garder le cap sur nos grands projets. Si nous éprouvons le besoin d’avancer malgré tout, ne nous empêchons pas.

Si rien toutefois ne peut être tiré de ces efforts, force est de constater que les choses n’iront pas ainsi en s’améliorant.

Un coin à soi

Il peut être raisonnable de s’accorder un temps de répit à soi lorsque la colère se fait trop dense en nous. L’idée n’est pas, encore une fois, de fuir la source de frustration, mais plutôt de prendre suffisamment de recul pour se recomposer. C’est également une manière d’exprimer notre frustration afin de mieux la comprendre et y remédier.

Lorsque je suis fâchée avec l’écriture, je dois pouvoir me créer un espace d’expression très personnel pour y jeter toutes mes pensées et impressions désordonnées. En cela, c’est assez paradoxal : je ne peux pas dire arrêter totalement l’écriture. Je la poursuis, au contraire, même si c’est d’une autre manière.

Avoir son coin à soi n’est pas toujours très beau : en vérité, il me sert à défouler sur les mots, les cogner, les interroger – tout cela, pour mieux les apprécier.

Parce que ces derniers temps ont été particulièrement un challenge pour moi, j’ai d’autant plus pu apprécier ces coins à moi-même, en testant les limites de ma relation avec l’écriture. Pour cela, tout était utile : ces carnets qui trainent sur l’étagère, un nouvel onglet sur Word le temps d’une pause, un projet abandonné depuis quelques temps. Je n’attendais pas à de production parfaite – je crachais, vomissais. Mais c’était tout aussi bon, et même libérateur.

Se rappeler

Enfin, une dernière étape qui m’a été bien précieuse : un effort de mémoire.

Mon ordinateur regorge des archives de mes premiers écrits, et ce depuis près de dix ans. Je les ne les regarde que trop peu, mais ils sont un bon rappel de ces heures entières passées à écrire, à cœur ouvert, et dans le feu de la passion. Ils sont bien imparfaits et sont le symbole même de ma honte – mais comme Hester Prynne, c’est avec beaucoup de volonté que je porte cet ornement cousus malgré tout avec soin et quelques fils d’or.

Je pensais d’ailleurs manquer quelque chose dans la réécriture de mon roman, pourtant travaillé et retravaillé – je l’ai donc comparée à mes premières rédactions, datant bien des années auparavant. Etj’ai trouvé : il manquait un souffle à mon œuvre, celui-là même qui habite mes premières piètres tentatives. Car, après tout, que sont des mots sans le sens que l’on leur prête ? Les mots eux-mêmes sont vains – ils leur faut l’esprit d’un auteur pour les amener à existence.

Après avoir réemprunté ce chemin de la reconnaissance de la nécessité de mon travail, je peux alors à nouveau recommencer.

La poursuite de la satisfaction

Que serait la passion sans ses déserts ? Dans notre cas, ils permettent à l’écrivain une réexamination régulière de la direction de son travail et ne sont donc pas à craindre – au contraire, comme pour chacune des saisons de votre vie, poursuivez ces périodes de sécheresse. Vous apprendrez à mieux doser votre thé, et cela surtout à votre propre goût.

La satisfaction elle-même peut être variable – ce qui nous parle aujourd’hui ne nous parlera pas forcément demain. Ecrivez avec le présent, et avec pour guide votre cœur – lui seul sait de quoi mieux se satisfaire. Si vous luttez à trouver satisfaction dans votre projet, arrêtez-vous. Cela ne signifie pas reculer – ni que vous perdez votre temps. C’est au contraire gagner un temps précieux : un temps pour renouer avec l’artiste en vous, qui a certainement grandi – un temps également pour renouer avec votre ouvrage, en le rencontrant là où il est.

Pour ma part, il peut m’arriver de retravailler un même passage sur une longue durée, jusqu’à satisfaction. Ce n’est pas grave – c’est que moi-même ou mon œuvre a besoin de maturation. Il faut parfois plusieurs passages pour réussir un examen, mais la dernière fois est toujours la bonne.

Vous aurez l’impression de ne pas beaucoup avancer ; vous vous découragerez. Mais c’est un grand pas pour l’auteur de vos futurs projets.

En cela, la passion et la satisfaction se ressemblent : elles nous confient toutes deux que nous sommes sur la bonne voie.

L’écriture prend du temps – vous aussi avec besoin de temps, au milieu des déboires de votre vie. La passion ne conduira pas tout le temps votre plume, mais vous ne la perdrez jamais tout à fait. Ralentissez, mais restez sur votre voie. Vous allez bientôt découvrir de quoi redémarrer plus superbement.


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