Billes de combat – Nouvelle (partie I)

« Billes de combat » est une nouvelle rédigée il y a maintenant quelques mois dans le cadre d’un cours de littérature. Il me tenait alors à cœur de parler de justice – ironie du sort ? Quelques semaines après l’élaboration de ce petit écrit, certaines manifestations éclataient sur les réseaux, notamment au sujet de l’injustice à l’égard des noirs, avec le hashtag #blacklivesmatter. J’espère ici pouvoir inspirer la vérité et l’amour à l’égard de tous les négligés et offensés.

Les contraintes à l’écriture de cette nouvelle étaient multiples : le sujet devait tenir du « mouvement » – ici, au travers tant des billes que de l’effort des groupes pour la défense des droits – et devait incarner le personnage d’Alcibiade, aux pieds noués. N’hésitez pas à commenter pour me partager votre ressenti du respect de ces contraintes !

Pour ma part, je m’ajoutais la contrainte du protagoniste enfant, pour travailler ce point de vue simple, imagé et candide que j’ai encore beaucoup de mal à maîtriser. C’est par ce personnage que nous allons découvrir différents points de vue pour les confronter – pour la plupart historiques (la nouvelle se déroulant aux Etats-Unis après la guerre du Vitnam).

La nouvelle se compose en cinq chapitres – chacun apparaîtra dans les jours suivants.

Ne me reste plus qu’à vous souhaiter une agréable lecture…


BILLES & ENFANTILLAGES

La petite planète bleue brillait d’un éclat malicieux dans sa paume. Il n’avait le droit qu’à un seul coup pour reproduire le big bang qui avait projeté les astres à leur place dans l’univers et qui avait assisté au premier souffle de chaque âme sur cette Terre que l’homme admirable façonnait à sa guise.

Un coup pour renverser l’orgueil de ses camarades de jeu.

Délicatement, il tomba à genoux sur la surface râpeuse de la route, toute sa concentration centrée en direction de l’amas d’identiques minuscules planètes. Le garçon se rappela alors les propos de sa mère : même ces planètes étaient habitées, des plus vilains aux plus inoffensifs microbes. Avait-il donc raison de chercher à détruire jusqu’à leur paisible existence ?

Tant pis. Il devait gagner et prouver à ses imbéciles qui était le meilleur.

Une pichenette de son index fouetta la bille qui valdingua au travers du béton et heurta sans gêne ses paires. Aucune ne fut épargnée et l’on poursuivit celles que les égouts menaçaient d’avaler.

Chris brandit les bras de la victoire et rugit tout son bonheur.

« Eh, regardez ! Alcibiade le nigger lover[1] sort de sa caverne. »

A cette simple mention, tous les minois barbouillés de la poussière des rues se tournèrent vers la source d’une telle exclamation. Effectivement, dans sa démarche traînante et maladroite qui lui était habituelle, le voisin de Chris descendait les marches de sa demeure, une vieille valise en main. Ce n’était pas la première fois qu’Alcibiade donnait tel étrange spectacle. Un large sourire étira ses lèvres lorsque son regard brouillé par la barrière d’un masque à tubas rencontra la surprise des enfants.

« Mais quel idiot ! On le dirait prêt à partir en vacances », ricana le chef de la petite troupe.

Une explosion de rires secoua l’air sans Chris ne daigne se joindre à eux. Sa mère le lui avait formellement interdit : « On ne se moque pas des plus démunis. » Mais Alcibiade n’arborait pas la mine des pauvres que l’on rencontrait parfois sur les chaussées.

« Et vous avez vu ses chaussures ? Personne ne les lui a appris à lacer ! »

Comme pour lui donner raison, le pauvre homme trébucha et sa valise, en percutant le sol, se débarrassa de ses précieux – ou, plutôt, ses équipements tous plus illusoires les uns les autres. Il ne prêta aucune attention à la nouvelle salve de rires et se posta à quelques mètres, comme pour attendre quelque chose.

Chris zieuta sur les godillots en question. Là était toute la raison d’une allure si peinée : au lieu de lacets bien faits pour un confort assuré, les chaussures étaient liées entres-elles. Le garçon plissa le front. Lui-même savait lacer ses chaussures depuis belle lurette !

Puis, que faisait-il à patienter ainsi sur le bord de la route ?

Le cirque ne dura que peu de temps. Un rapide coup d’œil à sa montre et Alcibiade haussa les épaules. L’attente ne serait pas pour aujourd’hui.

« Bon » l’un rappela-t-il ses camarades tandis que l’étrange voisin regagnait sa demeure. « A qui le tour ? Je lui offre mon plus gros calot s’il le vise juste à trois mètres. »

Aussitôt dit, aussitôt fait : ressaisis par l’énergie de la jeunesse, les garçons formèrent cercle autour des billes. C’était sans compter sur leur prochaine distraction : un visage ébène tourna le coin de la rue, un geste timide à leur égard. Des grimaces couronnèrent le visage des dérangés.

« Ah, non ! Pas encore lui !

– Mais Stevie sait jouer aux billes, lui.

– Hors de question qu’il mette ses pattes sur les miennes. S’il veut jouer, c’est avec ses propres billes. »

Chris ne commenta pas, bien que l’indécision le tourmentât de l’intérieur. Stevie et lui se connaissaient depuis tous petits : leurs mères étaient de proches collègues jusqu’à ce que la sienne se décide à s’accrocher aux normes et reste au foyer. Une chose dont la mère de Stevie n’aurait pu faire le choix, par manque d’argent. De même, Stevie n’avait jamais eu de quoi s’offrir ses propres jouets.

Le visage de ce dernier se décomposa lorsque la dure vérité du rejet le frappa. Chris n’osa pas même lever le regard, sa nuque brûlante de honte. Mais que pouvait-il bien y faire, s’il ne voulait pas se livrer à son tour aux réprimandes de ses paires ?

Le jeu se poursuivit, l’incident perdu dans l’oubli. Chris, pourtant, y pensa tout l’été.


[1] Nom donné à ceux qui approuvent les nègres aux États-Unis


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